J'ai créé la galerie Thanakra voici 15 ans, entamant une seconde vie professionnelle, après avoir découvert la richesse de la culture marocaine des tapis de tribus. Alors que la plupart des tapis d'Orient était depuis longtemps devenue des produits de commerce, le Maroc disposait encore d'un "stock" important de tapis que des femmes de nombreuses régions et tribus avaient tissés pour le confort de leurs familles, dans leur tradition et selon leurs besoins.
Peu d'amateurs avaient posé leurs yeux sur les tapis des tribus berbères du Maroc: découverts si l'on peut dire par Prosper Ricard ( Chef du Services des Affaires Indigènes sous la résidence Générale de Lyautey au Maroc) dans les années 1910 et 20, ils ont été redécouverts par des collectionneurs américains dans les années 70, puis des amateurs et marchands autrichiens dans les années 80, avant de toucher un public plus large dans les années 90. Cet épanouissement s'est fait avec  la publication de quelques ouvrages, et des expositions et conférences  internationales. J'ai imaginé alors que les exposer à la curiosité, à l'oeil, à l'envie du public français serait intéressant, faisant ainsi partager mon goût pour cette expression du non-dit que sont ces oeuvres féminines dans une société où traditionnellement  la parole des femmes ne sort pas des foyers.

Un monde d’une grande diversité

Chaque tapis est en effet l'expression personnelle de la tisseuse; après avoir travaillé la laine de ses moutons pour en faire un fil de trame, de chaîne ou de noeud , elle monte son métier et, l'assise du tapis exécutée, se lance dans la composition du velours, chaque noeud enroulé partie du dessin qui occupe son esprit à cet instant, présent seulement  dans sa tête et susceptible à tout moment de changer pour exprimer un état, une envie différents de ce qu'ils étaient  l'instant ou le jour d'avant.
Chaque groupe de population a ses propres canons quand on en vient à "l'édification" des tapis: couleurs dominantes, motifs, architecture, matières et couleurs pour les différents types de fil, construction des lisières et franges, nombre de duites, type de noeud, proportions, etc... Il est même parfois possible sur ces bases techniques, d'identifier le fait qu'une tisseuse s'est mariée dans une tribu différente de son origine, adoptant les grand traits esthétiques de son groupe d'adoption mais  conservant les particularités techniques acquises auprès des femmes de  sa famille de naissance.
Il m'arrive aussi d'avancer que toutes les caractéristiques de ces tapis de tribu sont un reflet de la géographie qui les a vus naître: en effet tout dans un tapis me semble en procéder. Les dimensions tout d'abord, qui sont adaptées aux lieux auxquels les tapis sont destinés, dont l'architecture est définie par les matériaux disponibles localement: pierre, adobe, poutres. Les couleurs dominantes, depuis un siècle largement artificielles, étaient à l'origine issues des plantes poussant dans chaque région  (ainsi de la garance rouge orangé dans la région de Marrakech, de l'ashfout jaune dans le Siroua), ou n'y poussant pas  ('absence de teinture chez les Beni Ouarain ou les Bou Guemmez). La qualité de la laine tient aux moutons l'ayant donnée, tributaire de l'abondance et de la qualité des pâturages de plaine ou de montagne. Enfin, les dessins  employés  reflètent parfois les paysages locaux, comme c'est le cas dans de nombreux tapis des Aït Bou Ichaouen qui reprennent les ondulations des strates géologiques abondamment présentes sur leurs territoires.
Il faut également reconnaître à l'histoire des tribus marocaines et à leur longue et  tenace volonté d'indépendance, le maintien de la  diversité de leurs productions. En effet, si d'une part le Maroc n'a jamais connu la règle ottomane, qui a déferlé sur le reste de l'Afrique du Nord, de nombreuses tribus ont longtemps été rebelles à tout  pouvoir central, et cette capacité à souvent s'en affranchir a maintenu chez la plupart d'entre elles des cultures particulières qui ont survécu jusque tard au 20ème siècle.
Les tapis des tribus du Maroc offrent ainsi une grande diversité tant du fait de leurs origines tribales que de celui de la liberté de composition laissée aux tisseuses.  A la différence des tapis d'artisanat (tapis destinés au commerce) qui sont conçus/dessinés d'une part puis réalisés d'autre part avec des laines largement industrielles - et peuvent être répétés à l'envie, les tapis de tribu naissent de la main des tisseuses, leur dessin élaboré au fur et à mesure du tissage, pouvant connaître des "remords" jamais démontés, et sujets aux variations de ton des couleurs de laines teintes au fur et à mesure des besoins.

Authenticité, liberté , et des pièces uniques à proposer, à faire découvrir

Cette totale liberté de composition donne lieu à l'apparition de motifs souvent cryptiques pour tout observateur, les explications restant sujettes à caution. Si certains d’entre eux sont assurément très anciens, tels que losanges, lignes brisées, traits, main,  leur emploi n'est pas forcément rigoureux en termes de signification, mais sans doute seulement une reprise par simple goût. D'autres sont par contre récents et peuvent trouver leur origine dans la vie des tribus: voiture, drapeau marocain( marche verte), avions et bombes ( combats des années 1930), etc... Dans tous les cas, et quel que soit les thématiques employées, celles-ci  sont destinées à protéger ou favoriser, donnant ainsi toujours une valeur positive au tapis qui les porte.
Ce trajet conceptuel est à l'origine du caractère unique de chaque tapis, et ce quel qu'en soit l'intérêt esthétique, décoratif. Et explique qu'il ne m'est non plus possible de déléguer les achats que je réalise tant sur le terrain qu'auprès de marchands ou courtiers avec qui je travaille.
La démarche adoptée pour construire la collection de Thanakra a été avant tout de "résonnance", à savoir qu'au-delà de toute explication un tapis doit m'émouvoir pour que je puisse en considérer l'acquisition. Je recommande d'ailleurs cette attitude à tout client potentiel qui me demande comment choisir un tapis. En effet, au-delà de critères de dimensions et d'harmonie, éventuellement d'usage, le tapis étant destiné à un côtoiement journalier, celui-ci ne doit jamais donner lieu à un plaisir raisonné mais au plaisir simplement, naturellement ressenti, et donc être finalement choisi avec cette "résonnance", phénomène physique selon lequel deux parties vibrent à la même fréquence.
Cette diversité, ce charme naturel des tapis berbères du Maroc, leur confèrent globalement une grande facilité pour se glisser dans des intérieurs aux styles très divers, tant classique que moderne, marin que montagnard, domestique ou professionnel, coloré que neutre. Les qualités de leurs laines, épaisses, courtes, fines ou brutes, parfois agrégées à d'autres matières dans les tapis les plus récents, concourent aussi à leur attrait qui les avait déjà fait remarquer dans le passé - notamment par Le Corbusier dans les années 30, et les fait aujourd'hui participer à de nombreuses décorations recherchées.


Au-delà des tapis de tribu


Au-delà du monde des tapis de tribu, et quelques pièces accessoires à la vie campagnarde tels que couvertures, coussins et sacs, Thanakra est en mesure de proposer un certain nombre de « textiles » tribaux, à savoir des pièces de costume autrefois utilisées quotidiennement ou lors de fêtes. Pouvant être  décoratives, ces tissages sont surtout des pièces de collection recherchées par amateurs, collectionneurs et musées,  et sont pour certaines d’une grande rareté.


A la différence des tapis, pour lesquels l’usage de teintures végétales a été abandonné progressivement et assez rapidement dès la fin du 19ème siècle, cette pratique s’est largement maintenue jusqu’à la fin de leur production que l’on peut, sauf exceptions locales, situer vers la fin des années 1940. Ainsi, les haïks (drapés), addragh et ilbed ( coiffes), et handira (capes), tous portés par les femmes, sont des tissages très souvent de belle sinon exceptionnelle qualité, d’autant plus que celle-ci était la démonstration  des compétences et capacités de tissage de chaque famille. Monté ou mis en scène, chacun est le reflet d’un monde dorénavant passé mais parfois d’une grande modernité esthétique.
Enfin, Thanakra propose à ses visiteurs, de façon permanente, une espèce de cabinet de curiosités constitué d’objets d’art populaire du Maroc, d’Afrique sub-saharienne ou d’Océanie : ce ne sont que quelques objets, mais aussi sélectionnés pour leur esthétique et le plaisir qu’ils me semblent capables de procurer par leur présence; et à intervalles irréguliers, des expositions associant tapis de tribu et art contemporain tel que sculpture, peinture ou photographie.

 

Henri Crouzet

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